Pour la méthode, surtout en temps de crise

une version courte de ce texte est apparue dans le journal Le Monde (ici)
NB: texte écrit initialement entre mars et avril 2020.

L’intuition d’Einstein

En février 2016 a vu le jour une prouesse scientifique qui fera date : la mise en évidence d’ondes gravitationnelles. Ce qu’on sait moins, c’est qu’Albert Einstein, qui avait prédit l’existence de ces ondes en 1915, s’était mis à en douter dès 1916 et n’y croyait plus trop à partir de 1936.

Einstein de 1915 avait vu juste, celui de 1936 avait vu faux. Depuis, se sont écoulés cent ans de progrès scientifique – qui nous ont offert, entre autres, le laser qui a servi à la prouesse de 2016. Ironie de l’histoire, les lasers sont le fruit de la mécanique quantique, une autre théorie dont Einstein avait participé à poser les jalons avant de s’opposer à certains de ses fondements. Autre paradoxe : la production même de ces ondes est due à des trous noirs, autres objets prédits par Einstein mais auxquels, en 1939, il va pourtant consacrer un travail appuyant leur non-existence.

Cela fait beaucoup de choses auxquelles Einstein ne croyait pas ou plus, mais qui ont pourtant toutes servi à appuyer ses travaux initiaux. Einstein a eu raison malgré lui, et pour le démontrer il a donc fallu … ne pas toujours l’écouter.

Pour se prémunir des défauts de l’intuition, quand bien même elle émane d’Einstein, les scientifiques disposent d’une robuste alternative, qui permet de faire le tri entre les idées brillantes, et celles ne valant guère plus que des discussions de bistrot. Cette alternative s’appelle la méthode scientifique.

La méthode scientifique repose beaucoup moins sur l’intuition que sur la rigueur, la reproductibilité et l’évaluation par les pairs qui pratiquent (ou essayent), selon Karl Popper, “la coopération amicalement hostile des citoyens de la communauté du savoir”. Ce sont tous ces fondements qu’on a voulu mettre de côté pour prescrire l’hydroxychloroquine sans attendre.

Refaisons l’histoire. Imaginons Einstein disposant des outils de communication d’aujourd’hui, s’exprimant chaque semaine sur une chaîne YouTube totalisant des millions de vues, et disposant de solides groupes Facebook de soutien comme c’est le cas de certains médecins promoteurs de l’hydroxychloroquine, qui pourtant ne sont pas Einstein.

Dans ce scénario (très) imaginaire, Einstein induirait l’opinion publique à soutenir son idée des variables cachées, contre l’intrication quantique qui ne le satisfait pas, car son intuition bloquait face au probabilisme dont découle l’intrication.

  • “Dieu ne joue pas au dés !” Cria Einstein sur sa chaîne YouTube. Un milliard de vues et cent millions de likes pour cette punchline.
  • “Il y a des variables cachées, on ne nous dit pas tout !”, renchérissent les groupes Facebook de soutien à Einstein et aux variables cachées.

Les politiciens se sentiraient obligés de rendre visite à Einstein en grande pompe, et le président américain ainsi que plusieurs milliardaires présenteraient les variables cachées d’Einstein comme la solution miracle aux besoins technologiques pressants de l’humanité. Pendant des décennies, les jeunes physiciens ne veulent travailler que sur les variables cachées, de peur de gâcher leur début  de carrière sur autre chose que la piste la plus prometteuse. Pas de financement pour Alain Aspect, Philippe Grangier, Gérard Roger et Jean Dalibard ayant démontré, pour simplifier, qu’Einstein avait tort.

Allié au populisme politique, un retard d’exploration causé par notre Einstein (très) imaginaire aurait peut être retardé l’invention du laser de potentiellement quelques décennies. Non seulement ceci aurait aussi retardé la découverte des ondes gravitationnelles, mais pire encore, ceci aurait retardé de quelques décennies l’arrivée du laser en médecine moderne. Pas de laser en médecine, c’est des millions de morts que ce faux Einstein et ses supporters auraient eu sur leur conscience.

Le dilemme exploration-exploitation

Ce mariage entre un Einstein imaginaire et un emballement médiatique, mettant la société sur une mauvaise piste, la médecine nous l’offre en direct, et sur une échelle de temps plus courte durant les épidémies. On l’a vu durant le début de l’épidémie du SIDA avec l’affaire de la ciclosporine ou celle de la HPA-23. On le voit mieux aujourd’hui avec le nouveau coronavirus. La philosophe de la médecine Juliette Ferry-Danini l’explique très bien ici et le médecin et YouTuber Risque Alpha donne ici des exemples historiques où l’intuition médicale et le manquement méthodologique ont fait des ravages, avant d’être corrigés par des essais cliniques méthodiques.

Depuis des mois, le tapage médiatique autour de la chloroquine a sérieusement compromis la recherche médicale, et nous a fait perdre un temps précieux (qui se chiffre en milliers de vies). Cruelle ironie, si on considère que l’argument avancé par les auteurs de ce tapage était l’urgence de la situation : comme si la recherche médicale méthodique n’avait pas déjà réfléchi au dilemme de l’urgence pour justement ne pas perdre du temps et agir de manière éthique en minimisant le nombre de victimes potentielles.

Ce dilemme s’appelle le dilemme exploration-exploitation : doit-on tout miser sur un traitement qui semble un peu plus prometteur que d’autres ? Jusqu’à quel seuil de preuve doit-on continuer de comparer tous les traitements prometteurs de manière simultanée ? Et surtout, comment réaliser des essais adaptatifs qui changent de protocole au fur et à mesure que de nouvelles données émergent tout en traitant les patients ?

La question des essais adaptatifs est aujourd’hui un classique des mathématiques de la prise de décision. Ces essais sont considérés comme l’un des moyens les plus sûrs d’allier exploration et minimisation des risques sur les patients. C’est en grande partie sur cela que se basent les essais cliniques du type mené par l’Inserm. Encore fallait-il que ceux-ci ne soient pas compromis par un tapage médiatique ayant entravé le recrutement de patients.

La subtilité des faibles probabilités et des grands nombres

Tant de propos erronés ont été avancés à propos des essais cliniques, y compris par des médecins ou par certains de ceux qu’on aime appeler en France les technocrates. Ces contre-vérités ont sûrement joué contre l’adhésion des patients aux essais cliniques, dont l’approche est bien moins risquée qu’une prescription massive d’une molécule sur la base de preuves douteuses.

Une partie de ces contre-vérités semble découler d’un aspect très contre-intuitif : une maladie qui tue peu, au moins pas dans le court terme, mais qui contamine beaucoup. Avec une si faible létalité et un si fort taux de guérison spontanée, tout enthousiasme prématuré pour un médicament risque de n’être dû qu’à la confusion entre guérison spontanée et guérison par le médicament. D’autre part, et c’est le plus grave, la forte propagation de la maladie fait qu’une différence de seulement 1% de mortalité entre deux médicaments peut se traduire en milliers de morts au niveau mondial si le médicament favorisé par le bruit des petites expériences est décrété prématurément comme supérieur et prescrit à large échelle.

Quand une maladie est très mortelle, la médecine peut se passer des subtilités mathématiques pour juger si un médicament est efficace ou pas. Pour les maladies à faible létalité, on ne peut pas se payer le luxe d’ignorer les raisonnements statistiques, probabilistes, et reposer sur le seul “art de guérir” du praticien.

Le 25 mars dernier dans Le Monde, Didier Raoult défendait une médecine à l’abri des mathématiques et des “méthodologistes”. La pandémie montre au contraire que la médecine et les politiques publiques ne peuvent plus se passer de mathématiques et de raisonnements méthodiques.

Les atouts de la méthode

Seul, Einstein ne vaut rien sans l’algèbre, la logique, le raisonnement probabiliste, la validation expérimentale et tout le processus qu’on appelle méthode scientifique. Sous sa forme actuelle, la méthode scientifique n’est âgée que d’à peine quelques siècles, mais est la continuité d’un progrès millénaire de la cognition humaine : l’externalisation du jugement, et ce pour se prémunir des défauts du cerveau de celui qui juge.

Plus l’humanité a progressé, moins elle s’est reposée sur le bon jugement d’un sage ou sur l’humeur réactive de la foule, et plus elle s’est appuyée sur une série de règles écrites, transparentes et plus ou moins stabilisées, tout en offrant un cadre pour les améliorer. Ceci est valable pour la science comme il l’a d’abord été pour le droit, qui a permis aux citoyens d’être jugés par des règles qu’ils connaissent à l’avance (et pour lesquelles ils votent), plutôt que par l’humeur arbitraire et volatile d’un autocrate.

Dans leur grande majorité, les formations réputées scientifiques ne forment pas vraiment, ou pas suffisamment à la méthode scientifique. Ces formations insistent sur le raisonnement déductif (déduire à partir d’une théorie déjà enseignée), et à l’exception de la formation par la recherche, très peu de cursus réputés scientifiques équipent l’étudiant en raisonnement inductif (découvrir une théorie ou valider une hypothèse à partir d’observations). Pallier ceci nous aurait peut-être évité l’épidémie de médecins, ingénieurs et autres personnes influentes, qui succombent, de bonne foi, au tapage sur la chloroquine et aux pseudosciences en général.

Aussi, on laisse croire que ce savoir-faire, cette méthode, n’est utile “que pour faire de la science” ou “que pour faire des mathématiques”. Or les même biais cognitifs qui nous empêchent de faire de la science en suivant principalement notre intuition, nous empêchent de réfléchir correctement dans la vie de tous les jours, en suivant principalement notre intuition. Ce qui laisse place à tant de malentendus et d’énergie perdue juste parce que, livrés à nous même, à nos émotions, à nos croyances religieuses et superstitieuses, à notre réflexe de préservation de groupe, à l’humeur de la foule… nous ne réfléchissons pas bien !

Le renouveau et l’enseignement de la pensée méthodique est plus que jamais nécessaire, au-delà de la recherche scientifique. Beaucoup de maux qui frappent la société comme la désinformation et le complotisme pourraient être mieux traités si on équipe le citoyen d’outils pour mieux réfléchir, car sans ces outils externes, même le cerveau d’Einstein ne vaut rien !

2 thoughts on “Pour la méthode, surtout en temps de crise”

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