El Abdi – Mohamed Bastaoui

Il arrive, la tête volontairement haute, le regard perçant et la démarche empressée.
Il est en fait un homme médiocre, un homme corbeau. Coupé de son passé, il n’a aucune représentation de son avenir. Il est sans conviction et suit le vent des événements. Il ne s’oppose à rien, glisse aisément à travers les mailles du filet et, faute de mieux, il se résigne au pis aller.
Si le caïd le détrône, il se met au commerce, en attendant de lui présenter la belle Mennana.
C’est aussi un fin rusé. Il sait sur quel pied danser, à quel saint se vouer et, il s’oriente par  instinct vers le pôle du pouvoir.
C’est pourquoi il est omniprésent. On le voit partout, à côté du caïd, en tournée aux environs des Ouled Ziade, à Jnane el Karma, bref, partout.
Il mange le pain au taux du jour. Opportuniste, il est aussi indifférent. Pourvu qu’il se tire d’affaire, le reste n’a aucune importance pour lui. Même les funérailles de “Oummi Nafha”, sa mère adoptive, ne l’intéressent plus.
El Abdi était probablement un enfant malheureux, traumatisé par le besoin, malmené par la vie, il a été marqué à jamais par cette soif du pouvoir et ce sentiment de vengeance contre l’un et contre l’autre.

Screen Shot 2014-12-22 at 02.31.35El Abdi, c’était le personnage d’une série télévisée très bien réussie, joué par feu Mohamed Bastaoui. La série portait sur les déclinaisons locales du Makhzen de la fin du XiXème et du début du XXème siècle et était vaguement inspirée de la biographie de la fameuse chanteuse-résistante Kharboucha.

Ce court texte a été rédigé vers 2004-2005 par Fatima Razem et El Maati El Mhamdi pour l’épreuve de Français de l’examen de dernière année du Collège public Al Khansa à Khouribga, ville d’origine de feu Mohamed Bastaoui puisse son âme reposer en paix. Le couple (mes parents en fait) avait l’habitude quasiment chaque année de proposer le mini-texte qui introduisait l’examen de français de cet établissement, et chaque fois, El Maati, qui n’était pas enseignant de métier mais simple “complice” d’enseignement, s’immisçait dans la préparation d’examen de sa femme pour que le texte soit le plus original possible, mais aussi, le plus proche possible de l’imaginaire des élèves de ce collège en périphérie urbaine, avec un bassin de recrutement fortement ancré dans le milieu rural avoisinant la ville, et où pouvait régner une mixité sociale assez saine jusqu’à la fin des années 1990s pour s’estomper durant les débuts 2000s et disparaître complètement aujourd’hui.

Cette année là, le texte faisait suite à une prestation télévisuelle exceptionnelle de feu Bastaoui et lui rendait hommage (de son vivant). Je le reposte ici à l’occasion de la journée internationale de l’enseignant, et je me retiendrai de commenter plus que ça la situation de l’enseignement public marocain aujourd’hui pour ne pas gâcher la célébration.  J’espère seulement par ce post encourager les deux enseignants sus-mentionnés à reprendre la plume. (Spoil: l’un des deux l’a déjà fait et je me réjouis à chaque fois des notifications Dropbox de sa part…)

Né à M’rizig, aux abords de Khouribga où il va déménager à 2 ans avec sa famille, Bastaoui n’a pu être valorisé pour son talent que très tardivement, grâce notamment à Farida Bourkia, avant, il avait mené une vie de vagabond où il était attendu en Iraq pour finir en France, puis partir vers la Belgique et rester un bon moment en Italie enchaînant des petits boulots le long du parcours, à son retour au Maroc il avait travaillé dans des émissions aussi improbables que Al Qanat Assaghira, en toute humilité, se mélangeant à la foule du paysage audiovisuelle sans prétention, avant de se révéler dans des rôles comme celui de El Abdi.

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